Édité chez Hello Editions
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“Madame Valqueyras replaça le chapeau de feutre sur ses cheveux gris. Elle poussa un soupir. La pluie battait au-dehors et elle trouva cela presque indécent — « sentimental » avait été le premier mot qui lui était venu. Elle marcha à petits pas depuis le seuil vers la grille où son automobile était garée. Elle conduisait.
Il lui faudrait parler de tout cela à sa fille, songea-t-elle. Elle était certaine que Madeleine n’y donnerait pas plus de sens qu’il n’était nécessaire. Tout de même, à la veille de ses noces ! Elle pensa au corps embaumé de cette pauvre Madame d’Heudicourt, qu’on veillerait pendant la cérémonie. Tout le monde comprendrait que l’on ne pouvait repousser cette date et que de vieilles dames meurent tous les jours. Un frisson parcourut son échine. Elle avait dépassé la cage des molosses en retournant à sa voiture. Elle avait deviné les silhouettes animales derrière le rideau de bruine. Étrange, pensa-t-elle, qu’ils n’aient pas encore été abattus.
Soudain, un premier coup de feu retentit, suivi d’un deuxième. Quelques pigeons quittèrent brusquement leurs branches. Puis, tout se tut. Geneviève, figée, le cœur battant, écouta le silence qui pesait à présent. Les fusils avaient tiré depuis l’enclos des chiens. C’était fini. Geneviève eut un nouveau frémissement. Le jardin renaissait peu à peu. Elle hésita. Elle devina, entre les fougères et les orties d’un jardin redevenu sauvage, un ancien sentier. Elle s’y engagea, entraînée malgré elle par ce besoin de sublime et d’horreur qui venait la remuer dans ses entrailles et que chaque élément de sa vie avait couvert, étouffé, mais qui surgissait soudain. Il fallait qu’elle vît. Elle dépassa des buis aux formes libres et se trouva nez à nez avec deux hommes en tenues de chasse. Ils tenaient de longues carabines et lui tournaient le dos, fascinés, eux aussi, par le spectacle. Celui qui avait tiré repoussa du doigt sa casquette en laine.
— Bonjour messieurs.
Ils sursautèrent un peu, se retournèrent et la saluèrent poliment.
— Madame Valqueyras.
Elle s’approcha, le sang glacé. Dans la cage immense, les deux malinois étaient étendus l’un sur l’autre, des percées rouges dans leur pelage fauve. Madame Valqueyras ne pouvait plus détourner les yeux. Elle les baissa vers leurs gueules, encore écumantes.
— Quelle tragédie, dit l’un des deux hommes.
Les feuilles des arbres gouttaient sur eux. Geneviève frémit. Elle prit une profonde inspiration, s’arrachant aux cadavres des chiens.
— Je vous remercie, messieurs. Ils portèrent la main à leur casquette de laine. Elle fit quelques pas sur le sentier.
— Madame Valqueyras ! Elle se retourna.
— Tout de même… Tous nos vœux pour votre fille.
— Oui… Merci.
Elle ne s’attarda pas. Elle se surprit à marcher plus vite. Elle approchait du portail. Elle s’arrêta encore pour regarder une dernière fois la maison. Ses yeux se posèrent tristement sur les balustrades de fer forgé devant les fenêtres dont les volets fermés donnaient à la demeure un visage aveugle.”
“En entendant le piano grésiller entre les murs de la chambre, c’était Madeleine qu’elle revoyait, avec la précision et la vérité du rêve. Non pas l’épouse et la mère assise à ses côtés, et dont elle n’avait pas conscience, mais la toute jeune fille de dix-huit ans. Celle à qui la pudeur de ces années fragiles cachait la beauté, qui s’épanouissait alors, libre et sans retenue. Elle revoyait surtout ce grand capuchon orné de plis de taffetas, qui se nouait en un grand nœud de soie sous son petit visage blanc. Armande voulait demeurer pour se rappeler toujours cela, cette enfant, cet immense espoir. Elle avait eu pour sa fille l’affection froide et convenue que l’on avait eue pour elle dans son enfance. Mais Madeleine avait été ce puits de lumière, l’inénarrable promesse, la vie qui, dans sa douceur et sa force, donne des réponses simples aux lourds sanglots, aux déceptions et à la mort. Les heures avaient eu des insolences terribles dans l’ennui qu’elle avait éprouvé, l’incroyable ennui, des heures qui se dévidaient d’elles-mêmes, sans un éclat. Mais il y avait eu les roses de Chaalis — et Madeleine, dans son capuchon de taffetas ambré. Elle revoyait la fraîcheur de ses bras blancs et ronds sur laquelle la pensée « tout commence » descendait si naturellement. Oui, tout était né avec la jeunesse de Madeleine, des possibilités auxquelles son esprit n’aurait pas su donner de nom, vastes et fragiles, qu’elle sentait au fond d’elle comme la seule chose que la vie lui ait jamais tout à fait donnée — le spectacle délicat et infini de cette jeune femme qui s’éveille, à la fois comme Armande et toute autre, inconnue et miraculeuse.”
